La tristesse est un virus [ one Picture, few words ] #2

Presque un mois jour pour jour après le premier rendez-vous de One Picture, Few words. 
Vous êtes nombreux à me soumettre encore vos petites histoires sur mes images et je me délecte à chaque proposition. Au point que ce fut très difficile de choisir pour ce deuxième épisode. Yannick alias Edgar caviar (fb) nous offre avec beaucoup de sensibilité une petite tranche de vie marseillaise vibrante et sans soleil. 
Merci l'ami pour cette histoire si émouvante sur laquelle ne souffle pas vraiment l'esprit de Noël.

La tristesse est un virus.
Je n’ai jamais su comment je l’avais attrapé. Ce que je crois à peu près, c’est que ni ma mère ni mon père ne me l’ont transmis. Je suis le capitaine de mon spleen. Mon père, je l’ai pas connu. Trois fois par semaine, je déjeune avec ma mère au Café Bleu, de l’autre côté de la place.
Ma mère n’est pas timide, elle n’a jamais peur d’aller au-devant des gens qui se cachent derrière les gens. Elle, elle ne se cache pas, jamais. Elle est souriante ma mère, même quand le temps est maussade. On dirait qu’elle a avalé le soleil, elle rigole tout le temps, de tout, avec n’importe qui. Quand je lui demande, pourquoi moi je n’ai pas sa joie de vivre ? Elle me répond que moi je suis un fruit de l’hiver, et qu’elle, c’est un fruit de l’été et que c’est très bien ainsi.

Dès fois quand même, j’aimerais être une cerise plutôt qu’une clémentine.  Mais c’est une mère comme les autres, elle le voit bien que mes yeux sentent la pluie, et que j’ai le cœur bas. Quand il ne reste plus que des miettes dans nos assiettes, elle sort le journal.  Elle adore lire les petites annonces de rencontre. Elle dit qu’elles sont belles, et c’est vrai que quand elle les lit, c’est beau, on dirait des petits poèmes télégraphiques. Elle dit que ce sont des cris qui attendent leur écho. Moi je lui dis que ce sont des appâts qui attendent leur poisson. Comme on est tous les deux d’accord, on se quitte bons parents, au revoir et à mardi. Et puis je retourne à ma place.

Assis sur ma main, posée sur le ciment froid, je regarde les petits soldats s’affairer, ils remuent la poussière, puis partent à la guerre. Souvent, je m’attarde sur ceux qui ont l’air d’être féroces. Ce que j’aime par dessus tout, c’est les imaginer avant, il y a longtemps, quand ils étaient enfants. Il y en avait toujours un pour faire son malin devant les copains ou pour épater les filles de la galerie marchande. Ils ne travaillaient pas, ils ne cachaient pas la peur, la joie ou la tristesse pour faire comme les grands. Ils étaient romantiques.